Belle Roze

Comité des Fêtes de Belle Roze et François 1° Ardres

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L'entrevue du camp du drap d'or

L'entrevue du Camp du  Drap d'Or : le faste éblouissant, la splendeur étalée sans parcimonie, la rencontre de deux souverains jeunes et prétentieux, le face-à-face de deux des plus grands royaumes de l'époque sur un morceau de terrain, entre Guines et Ardres.

Une superproduction que Hollywood, avec les moyens démesurés qui sont les siens, ne parviendrait pas à reconstituer à l'échelle réelle. Même le monument commémoratif sur les lieux présumés de l'événement n'est pas à la taille des riches heures de ce mois de Juin 1520. Tout au plus est-ce une stèle comme on en voit dans les cimetières. Elle ne suggère rien, n'évoque aucunement le luxe orgueilleusement déployé. Son rôle est celui d'une plaque indicatrice. L'entrevue, conservée par l'histoire, mérite cent fois mieux.

Nous allons tenter de vous la faire revivre à travers les narrations laissées par les chroniqueurs du temps.



- En quête d'une Alliance

Monté sur le trône à l'âge de vingt ans, François 1er est auréolé de prestige depuis sa célèbre victoire de Marignan (1515, qui a oublié cette date ?) d'où il revint avec Léonard de Vinci et la Joconde.

Quatre ans plus tard, il connaît une première désillusion : alors qu'il espérait être élu empereur d'Autriche, il se fait couper l'herbe sous le pied par un autre postulant, Charles 1er, roi d'Espagne et des Pays-Bas, qui prend le nom de Charles Quint. Ce jeune ambitieux devient ainsi le plus puissant monarque d'Europe. Il fait de l'ombre à François 1er. L'équilibre européen paraît menacé par la soif de suprématie de la Maison d'Autriche. Les incidents se multiplient aux frontières, jusqu'à rendre un affrontement inévitable. L'un et l'autre s'y préparent.

Pour gagner la guerre, une alliance est nécessaire avec le roi d'Angleterre, troisième grand souverain du moment, Henri VIII, alors marié à Catherine d'Aragon, la première des ses six femmes.

Celui qui aura Henri VIII dans sa manche, aura ses arrières assurés. Les grandes manœuvres diplomatiques commencent.

François 1er se souvient opportunément d'une clause du traité de Londres de 151 impliquant une rencontre des rois de France et d'Angleterre sur la limite de leurs étatS respectifs. Il saute sur l'occasion pour en demander l'application.

Se rangeant aux raisons de son Premier Ministre, le cardinal Wolsey, qui l'incite à se rendre compte des objectifs exacts de la couronne de France, Henri VIII accepte la rencontre. Elle aura lieu en Juin 1520 à proximité de Calais, possession anglaise depuis 1347 (les six bourgeois…) et pied-à-terre continental fort pratique pour commercer avec l'Europe.

En un temps record, des vaisseaux appareillent du compté de Kent et de la Tamise pour transporter à Calais le bois et les matériaux nécessaires à l'édification des logements et à leurs accès, les tapisseries et les étoffes de velours, la vaisselle d'argent pour les banquets, des quantités phénoménales de viande sur pied et de victuailles pour nourrir des milliers de bouches durant trois semaines. Henri VIII ne se déplace qu'accompagné d'une suite considérable.

Avant son départ - tiens, tiens, quelle coïncidence ! - il reçoit la visite inopinée de Charles-Quint venu voir de quoi il en retourne avec ce colloque franco-anglais. L'empereur d'Autriche réussit à amadouer Wolsey et, finalement, Henri VIII. Rien de concret certes, mais une entente secrète qui compromet déjà les chances de François 1er, tout à ses préparatifs et convaincu de voir la prochaine entrevue déboucher sur une alliance en bonne et due forme.


- Des richesses à gogo

Le 31 Mai 1520, à la tête d'une armada de vaisseaux, Henri VIII débarque à Calais où le dépose un invraisemblable navire à sept ponts superposés, le "Henri-Grâce-à-Dieu". Avec lui et la reine, voyagent les rands officiers de la couronne, les ministres, la cour, les gens d'armes, les musiciens, les cuisiniers, les domestiques, les chapelains, etc… Dans les cales, trois mille chevaux traversent aussi le détroit.

Côté français, les seigneurs se ruinent pour étaler le plus possible de richesses. Dans ses mémoires, Du Bellay écrit que "la noblesse de France portait sur ses épaules, ses moulins, ses bois et
ses terres", entendant par là que beaucoup ont dû sacrifier une partie de leurs biens pour faire bonne figure à ce rendez-vous de gala.

La rencontre est prévue dans la plaine, au creux d'un vallon, à mi-chemin entre Guînes et Ardres, site choisi parce que la première ville appartient toujours au roi d'Angleterre et la seconde, au roi de France. Selon les historiens, le lieu est le Val Doré, à un endroit nommé "Le Polion". Difficile de le situer avec précision de nos jours puisque l'ensemble des tentes et les constructions en bois n'ont laissé aucune trace. Le cadastre a changé, de nouvelles routes ont effacé les anciennes.

A Guînes, Henri VIII s'est fait construire un palais féerique, le "palais de cristal" long de 100 mètres, haut de 40. Préfabriqué en Angleterre, il a été remonté sur place par une armée de charpentiers. Plus de trois cents tentes l'entourent. Partout, brille le drap d'or, la plus belle des étoffes de luxe. Sa profusion laisse son nom à ce rassemblement noyé dans un véritable "champ de drap d'or", que l'usage déformera en Camp du Drap d'Or.

Au moment où Henri VIII débarquera à Calais, François 1er arrive à Ardres avec un extraordinaire cortège de chariots, litières, cavaliers, soldats et une intendance aussi nombreuse et bien outillée que celle du roi d'Angleterre. Le camp français s'établit sous les murs d'Ardres, une place forte qui a payé un lourd tribut à la guerre. Les ruines sont masquées pour ne pas choquer les visiteurs. Là aussi, sont dressées plusieurs centaines de tentes pour loger la suite royale. Avec François 1er, il y a Claude de France, son épouse, fille de Louis XII, qui a donné son nom à une variété de prune verte : la reine-claude. La mère et la sœur du roi sont également présentes, avec les princes du sang, des cardinaux et tout ce qui porte un titre à la Cour. Flanqué aux quatre coins de constructions plus petites, l'imposant pavillon du roi est "aussi haut que la plus haute tour connue". La tapisserie intérieure est en velours bleu, parsemé de lys d'or. A l'extérieur, l'inévitable drap d'or frisé. Au sommet, une stature de Saint Michel en bois doré est drapée d'un manteau bleu fleurdelisé.

Pour la réception de Henri VIII, une grande maison en briques de trois étages a été spécialement érigée, aménagée et meublée avec un goût raffiné. Rien n'est trop beau dans cette offensive de séduction.

Le décor est planté, les personnages sont en place, le rideau peut se lever. Sans entrer dans les détails, un livre n'y suffirait pas, voyons comment s'est déroulée la rencontre.


- Un protocole pointilleux

Jeudi 31 Mai 1520 : François 1er arrive à Ardres ; il envoie à Calais un émissaire en informer le roi d'Angleterre.

Vendredi 1er Juin : Précédé de hérauts criant à s'époumoner "Place pour Monseigneur le Cardinal !", le Premier Ministre anglais, Wolsey, rend visite à François 1er afin de mettre au point le protocole des entretiens.

Samedi 2 Juin : Des envoyés spéciaux de François 1er sont reçus à Calais pour établir avec le roi d'Angleterre les conventions de la rencontre, en précisant les innombrables détails de l'étiquette.

Dimanche 3 Juin : François 1er part à Marquise au devant de sa femme Claude. La nature ne l'a pas gâtée, la pauvre. Fluette, contrefaite même, boiteuse, la reine est d'une piété exagérée ; elle semble perdue dans ce milieu de luxe et de libertinage.

Mardi 5 Juin : Henri VIII, sa femme et sa sœur arrivent à Guînes, en un cortège de grand apparat, précédé de trompettes à cheval, vêtus de riches pourpoints. Le roi porte le resplendissant collier de l'ordre de la Jarretière. La reine es allongée sur une litière de satin. Ce jour-là, environ cinq cents personnes entourent le roi : c'est peu en comparaison de l'effectif total de l'expédition, dix fois plus important !

Mercredi 6 Juin: Rencontre de parlementaires anglais et français au château de Guînes. Un traité envisage le futur mariage de la fille de Henri VIII, Marie, alors âgée de quatre ans (la future reine Marie Tudor) au dauphin de France, qui, lui, est âgé de trois ans. C'était dans les usages à l'époque. Le projet fera long feu.


- Les Rois se congratulent

Jeudi 7 Juin : Première rencontre des deux rois. François 1er quitte sa résidence d'Ardres au son du canon, accompagné de seigneurs et de quatre cents hommes de sa garde. Le scintillement des armes forme une coulée argentée dans la campagne ensoleillée. François 1er monte un superbe coursier dont le caparaçon est incrusté de pierres précieuses. Prévenu par la canonnade, Henri VIII s'est mis en route. A mi-parcours, les deux rois s'arrêtent, face à face, à côté du pavillon de drap d'or.

François 1er, petite barbe taillée en ponte, manteau de drap d'or sur un justaucorps orné de diamants, rubis et émeraudes, est coiffé d'un bonnet de velours rouge garni de brillants et de plumes blanches.

Henri VIII, embonpoint naissant, épaules larges, visage épais, est vêtu de damas argent à côtes, parsemé de pierres précieuses. Le harnais de son destrier est recouvert d'or ouvragé en mosaïque.

Sonnerie de trompette, les rois partent au galop, l'un vers l'autre. Ils se congratulent, mettent pied à terre et se dirigent vers le pavillon où les attend du vin de France et de Malvoisie. A l'extérieur, on boit, on mange, c'est la fête. A la nuit tombante, chacun regagne son camp, les jambes un peu lourdes.

Samedi 9 Juin : Les deux rois décident de se livrer à un tournoi : un terrain de 300 mètres sur 100, en sera le théâtre. Galeries vitrées pour la noblesse, estrades pour les spectateurs ; menuisiers et charpentiers travaillent d'arrache-pied.

Dimanche 10 Juin : Henri VIII se rend à Ardres pour une visite de courtoisie à la reine de France. Parmi les dames d'honneur, il remarque une jouvencelle de treize ans. Elle se nomme Anne Boleyn. Il l'épousera douze ans plus tard, puis la fera décapiter.

Claude de France s'est parée de ses plus beaux bijoux pour faire honneur à son visiteur qui prend part à son repas agrémenté de musique, chants et danses. Le même après-midi, François 1er rend une visite semblable au palais de cristal à Guines, à la reine d'Angleterre. Deux fontaines débitent du vin blanc et clairet où les gens de l'escorte se désaltèrent. Une salve d'artillerie coordonne les séparations. Sur le chemin du retour, lorsqu'ils se croisent, les rois arrêtent leurs montures et commentent joyeusement leur emploi du temps.


- Henri VIII reste évasif

Lundi 11 Juin : Début du tournoi. A l'épée, Henri VIII surclasse François 1er, un peu dépité de n'avoir pu briller aux yeux des dames.

Mercredi 13 Juin: Le vent souffle en tempête. Une bourrasque couche à terre la tente de François 1er, dressée près des remparts d'Ardres. Avec les débris, on en reconstitue une, plus petite, que l'on adosse au mur d'un bastion.

Samedi 16 Juin : Les rois participent aux joutes. Henri VIII rompt dix huit lances, François 1er, quatorze. Parmi les juges, il y a un certain M. de la Pallice, dont on parle encore.

Dimanche 17 Juin : Henri VIII déjeune avec la reine de France, à Ardres. François 1er fait de même avec la reine d'Angleterre à Guînes.

Lundi 18 Juin : Henri VIII rend une visite impromptue à François 1er. L'entretien est cordial. Sur son attitude en cas de guerre entre la France et la Maison d'Autriche, Henri VIII est prudent. Il parle de neutralité mais il ajoute qu'il ne prendra sa décision que selon les événements. Cela n'augure rien de bon. François 1er aurait dû se méfier.



- Une fatale erreur

Mardi 19 Juin : La journée catastrophe. Dernières joutes. Au tir à l'arc, Henri VIII est le meilleur. Pour fêter sa victoire, il entraîne François 1er sous sa tente. On entend les coupes d'argent s'entrechoquer. Revenu près du champ clos, dans l'euphorie du moment, Henri VIII saisit le roi de France au collet et lui dit : "Mon frère, je veux lutter avec vous !" Il se croit plus puissant. François 1er adroit combattant, leste dans le corps à corps, pense à sa revanche.

Perd-il de vue l'objet de cette fastueuse rencontre projetée depuis de mois ? Au lieu de refuser le combat ou de se laisser terrasser (savoir perdre une bataille pour mieux gagner la guerre…), François 1er, d'un magnifique croc-en-jambe, expédie au sol Henri VIII qui tombe lourdement.

Silence glacial dans les rangs, troublé par quelques gloussements féminins. Les Anglais ne peuvent décemment rire de vois leur roi à terre. L'entourage de François 1er réalise que celui-ci vient de commettre une gaffe, effaçant ses maigres chances d'obtenir un accord de non-intervention.

Effectivement, Henri VIII est furieux d'avoir été humilié devant la noblesse des deux pays. Il s'efforce de n'en rien laisser paraître, sourit même mais on devine ses pensées "Toi, mon bonhomme, je t'aurai au tournant" Il propose un nouveau combat. Il y a eu assez de dégâts, les seigneurs de son entourage l'en dissuadent et l'entraînent vers sa tente.

Samedi 23 Juin : Après quelques jours consacrés à refaire les bagages, une messe de clôture est célébrée par le cardinal Wolsey, sur une immense estrade, à l'endroit où se sont déroulées les rencontres. Un dais de drap d'or fin surplombe l'autel. Avec les rois et leurs suites, il y  de nombreux archevêques venus de France et d'Angleterre, des évêques, des prélats aux riches chapes rouges. La cardinal d'York a obtenu un "bref" du pape accordant la pleine rémission des pêchés pour tous les présents. Le pêché d'orgueil de François 1er est-il absous ?



- La fête est finie.

Dimanche 24 Juin : Journée des adieux, serments d'amitié, remise de cadeaux. Chaque roi s'en va dîner avec l'épouse de l'autre. Au retour, les deux rois se croisent inévitablement et se promettent une paix éternelle… qui ne durera guère.

Le festival est terminé. Ses milliers d'acteurs, de vedettes, seconds rôles et figurants regagnent leurs comptés, leurs châteaux, leurs villages et aussi leurs problèmes car cette expédition a coûté les yeux de la tête. Ce fut une richesse gaspillée que Du Bellay appela la "grande despence superflue".

François 1er quitte Ardres le 25 Juin, en direction de Thérouanne. Enceinte pour la cinquième fois, la reine Claude souhaite regagner au plus vite le château de Saint-Germain-en-Laye où elle mettra au monde une fille, le 10 Août.

Revenu à Calais, Henri VIII attend une mer favorable pour traverser le détroit sur son navire monumental. Le 10 Juillet, il rencontre à Gravelines Charles Quint, qu'il ramène le lendemain à Calais. Plus fin politique que n'avait su l'être le roi de France, l'empereur d'Autriche donne raison en tout à son interlocuteur, le flatte en disant qu'il ne veut aucun autre juge que lui dans les affaires internationales. Faisant l'économie des sommes fabuleuses engagées par François 1er, il s'assure l'appui de l'Angleterre dans le conflit à venir. Quand Henri VIII quitte Calais le 18 Juillet pour rentrer chez lui, qu'on nous pardonne l'expression mais "les carottes sont cuites" pour le maladroit François 1er.

Les hostilités s'engagent en 1522 : une armée anglaise s'ébranle de Calais. La première ville française qu'elle assiège et incendie, c'est…..Ardres, insuffisamment défendue.

 Occupé à fourbir ses armes en vue des batailles en Italie, François 1er ne peut intervenir. Son erreur psychologique du Camp du Drap d'Or le conduit à une cuisante défaite. D'une petite ville lombarde, nommée Pavie, il envoie une lettre à sa mère, dont les historiens n'ont retenu qu'une phrase "Madame, tout est perdu fors l'honneur". C'était cher payer un stupide croche-pied.